La longue marche du manifestant Congolais

La une du Time, Décembre 2011 Vol. 178 No. 25

La une du Time ne pouvait pas mieux tomber en cette fin d’année pour les Congolais. En désignant comme homme de l’année « le Manifestant », beaucoup ont du se reconnaître dans cet éloge très bon ton de celui qui revendique ou proteste pour défier le pouvoir en place dans son pays ou qui se bat face à un système économique de plus en plus contraignant. Mais ce qui différencie la protestation congolaise des autres, c’est le fait qu’elle se passe quasi totalement en dehors du territoire national. Malgré le terme « démocratique » figurant sur la carte de visite du Congo, les manifestations contre le pouvoir sont souvent déclarées illégales et la plus part du temps réprimées assez fortement; pluralité politique ne signifie pas encore démocratie apparemment.

Londres, Paris, Bruxelles, Ottawa, Prétoria, …

Timides au départ, elles sont devenues au fil des mois plus importantes réunissant comme recemment à Londres et à Bruxelles plusieurs milliers de manifestants venus réclamer plus de droits et de démocratie. Que ce soit pour les femmes violées, les journalistes assassinés, les activistes torturés et plus récemment contre des élections qualifiées de frauduleuses, le Congolais n’a pas hésité à mobiliser ses congénères pour faire connaître son mécontentement devant des populations autochtones souvent médusées apprenant sur le tas que finalement au Congo, la vie n’est finalement pas si éxotique que ça. La plus emblématique(et aussi la moins médiatisée) de cette année restera sans doute celle partie de Paris vers Bruxelles entre le 30 juin et le 14 juillet durant laquelle plusieurs compatriotes ont usé leur chaussures en faveur des femmes violées.

Marche de Mamans Congolaises pour la Justice: Paris-Bruxelles

Manifester pour informer

« Pourquoi manifestez-vous? Qu’est-ce qui se passe au Congo? » Ces questions couramment posées montrent à quel point les revendications sont méconnues du grand public et le pire c’est que sans ces marches, beaucoup de Congolais eux-mêmes n’auraient pas été au courant de ce qui se passe dans leur pays. D’un coté, une génération d’exilés traumatisés par des années de terreur qui ont gardé l’habitude de ne rien dire, d’un autre ceux qui ne veulent rien savoir ou qui regardent le Congo du bout des doigts au risque de perturber leur train-train occidental habituel. Et puis il y a ceux qui ne connaissent leur pays que par la musique et sa légende festive dont elle est si populaire. Toutes ces raisons ont le même socle, le manque d’organisation d’une communauté qui devient de plus en plus importante à l’extérieur du pays. Quant à la presse des pays hôtes, au risque de fâcher leur gouvernement en affaire avec celui du Congo, c’est le service minimum qui a prévaut malgré les différents rapports des organisations des droits de l’homme plus alarmants les uns que les autres.

Marcher jusqu’où?

Une manifestation Anti-Kabila à Bruxelles

Avec le temps, le ton est aussi monté surtout envers le pouvoir et son entourage accusés de piller le pays et de laisser mourir la population. La participation des « combattants » se réclamant pro-tshisekedistes, va faire prendre une tournure politique très affirmée avec un slogan sans équivoque  » Kabila dégage! » créant à l’occasion un amalgame souvent mal vécu par les participants aux marches, celle d’être anti-Kabila et être de facto considéré comme pro-Tshisekedi. Il est évident que ces réunions protestataires n’ont pas d’effets immédiats sur la situation du pays, mais elles montrent surtout à l’ambassade et aux gouvernements occidentaux à qui l’on reproche l’incessante collusion avec le régime en place, que l’espoir du changement et la soif de démocratie sont de plus en plus évidents. Par la même occasion, elle permet d’envoyer un signe à ceux restés au pays et privés de paroles que leur souffrance est relayée dans le monde entier.

Ces manifestations successives, quelque fois interdites mais tolérées, dans les différentes capitales européennes sont diversement appréciées par la police et les instances locales car si d’une part elles témoignent de la liberté d’expression chère aux démocraties occidentales, il arrive que d’autres fassent l’objet de débordements incontrôlables, souvent provoqués par des éléments extérieurs à la cause gâchant ainsi « la fête ». Récemment, avec la publication des résultats partiels des présidentielles  certaines capitales « ont pris feu »: voitures brûlées, vitrines de magasins brisées, prises d’ambassades à Paris et Prétoria, échafourrés avec les forces de l’ordre etc. Depuis plusieurs nuits, le quartier Matonge de Bruxelles, plutôt réputé festif , a prit des allures de camp retranché avec des rondes réunissant certains soirs jusqu’à 400 policiers pour en assurer la sécurité.

Une voiture renversée lors d'une manifestation à Matonge/Bruxelles le 5décembre 2011

Les ambassadeurs de France, Belgique et du Royaume-Uni iront même jusqu’à demander à l’opposant Tshisekedi d’envoyer un message aux manifestants pour essayer de mettre fin aux calvaire des autorités locales; ce qu’il ne fera pas.  Quant aux politiques, ils ont sans doutes compris le message car d’habitude si prompt à la parole, ils se sont tous tus cette fois face aux irrégularités avérées et les fortes suspicions de fraude entourant ces élections.   Pensant sans doute à cette question qui leur pend au nez : » Comment soutenir de tels résultats sans se être accusé de protéger l’heureux bénéficiaire? » Sachant que parmi ceux qui revendiquent, beaucoup sont natualisés et donc votent, la réponse à cette question demande une sage prudence; il ne faut pas se mettre à dos une communauté qui peut vous faire gagner un siège au parlement local. Et puis il y aussi cette image de souteneur de dictateur dont veulent se débarrasser les gouvernements occidentaux mais qui leur colle toujours à la peau. Sans pour autant soutenir l’opposition qui prétend avoir été « volé » à l’issu du scrutin présidentiel, ils ont à l’unanimité exprimé des réserves face aux résultats publiés. Et pour rester cohérent, aucun gouvernement européen n’a assisté à l’investiture du président réélu mais ont plutôt été représenté par leur ambassadeur respectif. A noter que malgré la confirmation de la Cour Suprême de Justice, aucun de ces pays n’a envoyé de message de félicitations au président réélu. Du côté des autorités diplomatiques congolaises, que ce soit à Bruxelles, Londres ou Paris, on fait soigneusement semblant de ne rien voir ou ne rien entendre creusant ainsi un peu plus profondément le fossé entre les ambassades et leurs ressortissants.

La route est encore longue

Depuis la publication des résultats partiels des présidentielles, il y a eu pas moins de 20 marches organisées à travers les différents pays/villes du monde. Faudra-t-il que la diaspora marche encore plus pour faire avancer les choses ici ou là-bas? Sûrement, mais il est nécessaire que cette génération qui vient de réconcilier les Congolais de l’étranger et ceux restés au pays soit de plus en plus ingénieuse pour se faire entendre et continuer à être le porte-parole d’une population soumise au silence. Si les démonstrations de rues ont permis de faire connaître la cause, des actions moins bruyantes mais tout aussi efficaces doivent être envisagées: organiser la diaspora, diffuser une information claire et non partisane, favoriser le lobbying auprès des élus locaux, mais avant tout et c’est sûrement le plus important, obtenir le droit de vote pour les prochaines élections au Congo.

Mwana Yakala

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Un commentaire pour La longue marche du manifestant Congolais

  1. Vincent L. dit :

    J’ai une lecture sensiblement différente sur l’ampleur des manifestations à l’étranger.

    L’expatrié congolais garde, en général, des liens forts avec son pays d’origine. L’essentiel de sa famille s’y trouve, souvent encore, il nourrit un désir d’y retourner.
    Il est donc avide d’informations venant de RDC. Encore plus que celui qui vit la « réalité » quotidienne de la RDC.

    Ceci fait donc de lui un être inondé d’informations, quelques fois contradictoires, extrêmement sensible, car vivant avec la culpabilité d’avoir « abandonné » les siens au pays et donc très vulnérables aux informations reçus.
    Il devient facile à mobiliser, voire à manipuler.

    Malheureusement, ceci contribue à réduire la force des manifestations. Dans le « manifestant » honoré par le magazine Time, il y a cette différence, qu’il s’agit de gens qui *vivent* les situations qu’ils décrient, et qui *s’opposent* quelque fois, au péril de leur vie contre un système jugé devenu insupportable…. La RDC n’y est pas! Non pas que le Congolais n’en soit pas capable,
    car nous avons tous en mémoire la défiance du pouvoir, au péril de la vie du manifestant: La révolte des étudiants de Lovanium du 4 juin 1969, La marche des chrétiens du 16 février 1992, pour ne citer que ceux-là.

    Aujourd’hui le congolais, vivant au congo, n’est pas dans cette logique..

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