L’affaire Kengo, l’Etat dans tous ses états?

Kengo Wa Dondo

Président du Sénat et par ordre protocolaire et constitutionnel deuxième personnage de l’Etat, Kengo wa Dondo ne s’attendait sûrement pas à un accueil aussi violent à la descente du train en gare du nord de Paris provenant de Bruxelles le 31 décembre 2011. A ce stade, aucune revendication authentique n’a été faite et les agresseurs ne sont pas encore formellement connus. Mais vu l’auto-publicité faite par l’ entourage de ceux qui se font appeler « combattants », nul ne doute que leur arrestation n’est qu’une question de jours.  Hospitalisé à Paris, la vie de Kengo n’est pas en danger mais vu son âge et la violence de l’agression, son internement s’est avéré nécessaire quelques jours. De son lit d’hôpital, Kengo en grand seigneur citant sa foi chrétienne, a pardonné à ses agresseurs et demande à tout ses partisans, amis et frères d’en faire autant. Ceci n’annule en aucun cas les conséquences de l’acte et les probables ennuis judiciaires des contrevenants.

La fin justifie-t-elle les moyens?

Quelle mouche a donc piqué ces « combattants » pour qu’ils s’en prennent à un homme de 76 ans qui pourrait sûrement être le grand-père de certains d’entre-eux? A lire et écouter les nombreux commentaires sur les forums, blogs et réseaux sociaux, radios et Tv(qui ne sont pas ceux des auteurs de l’agression), on lui reprocherait tout…ou presque. Chacun y va de son couplet et au final c’est quasi sa carrière politique qui est passé au crible. En somme, Kengo wa Dondo serait une des victimes expiatoires du ras-le-bol général accumulé par les Congolais depuis des décennies, bref le gros poisson. Nous résumerons ces reproches en 3 points.

1. Le pouvoir. Connu sous la triste et célèbre deuxième république dirigée par le Maréchal Mobutu, Kengo a toujours été au sommet de l’Etat passant du cabinet présidentiel à la Cour de Justice ou il sera procureur général de la république avant de devenir plusieurs fois ministre, chef de gouvernement et même ambassadeur auprès du Royaume de Belgique et actuellement président du sénat. Mais malgré ce beau CV, le Zaïro-Congolais d’aujourd’hui ne retient de lui que l’homme de la rigueur, celui qui aurait appauvri le Zaïrois de l’époque pour les beaux yeux de la finance internationale par des coupes budgétaires mémorables et des remises de dettes colossales pour des prêts contractés par l’Etat mais dont la population n’a jamais eu à humer ne fusse que l’odeur mais qui auraient plutôt enrichi la classe politique de l’époque dont il fut l’un des « dinosaures ».

2. Ses origines. Derrière cet homme natif de Libonge(Equateur) et dont on ne peut douter l’encrage se révèle un autre personnage: Léon! C’est en 1971, suivant le dogme mobutiste ambiant faisant appel à l’authenticité de l’Africain, que Léon Lubicz devient Kengo wa Dondo. Né d’un père Polonais et d’une mère Rwandaise, Léon le métis passe mal chez les radicaux aux pouvoirs. La filiation juive par son père ne fera que renforcer un sentiment à la limite de la xénophobie ou du racisme. Et avec l’arrivée de Laurent Désiré Kabila et ses appuis militaires rwandais en 1997, certains s’empresseront de rappeler les origines ethniques de sa mère et de l’associer de facto aux complots régionaux de l’époque au même titre que Kabila et Kamerhe. Il n’est pas rare de retrouver des slogans ou caliquots à cet effet dans les manifestations anti-Kabila de ces derniers mois. En 2003, après un exil forcé mais doré en Europe suite au changement de régime, il revient au pays et se présente aux sénatoriales de 2006 non sans avoir renoncé à la présidentielle suite semble-t-il à des pressions et des dossiers judico-politiques le liant à l’époque Mobutu. En fin négociateur il parviendra tout de même à se hisser à la tête du sénat détriment du candidat de la majorité présidentielle She Okitundu qui pour l’anecdote fut le premier homme d’Etat de la troisième république à se faire tabasser par des « combattants » à Londres en 2006.

3. L’opposant opportuniste.  S’étant présenté aux présidentielles de 2011 sous la bannière de l’Union des Forces du Changement, parti de l’opposition plurielle, lui comme tous les autres ne trouveront finalement aucun terrain d’entente.  il se fera même remarquer en demandant explicitement un partage des postes clés du pouvoir comme gage de son retrait de la course au détriment d’un candidat unique de l’opposition. Récoltant à peine 4% des suffrages exprimés il demande quand même l’annulation ou du moins le recomptage des voix tellement  il juge les irrégularités flagrantes. Mais cette stature d’opposant est jugée opportuniste par certains et il est vite accusé de n’être qu’un pion pour faire perdre celui considéré comme le seul à même de battre Kabila, c’est-à-dire Tshisekedi. Sa présence obligatoire à l’investiture de Kabila le 20 décembre dernier ne sera qu’un grief de plus sur la longue liste de ses détracteurs.

Indignations et amalgames

La classe politique est unanime et on s’attendait pas à moins. Toutes les institutions, de la présidence en passant par le sénat, la chambre, le gouvernement et les partis politiques condamnent cet acte de violence perpétré sur l’homme d’Etat. La singularité vient du gouvernement qui par son porte-parole Mende Omalanga accuse formellement le parti UDPS d’avoir donné l’ordre ou du moins l’approbation pour cette « expédition punitive ». Lui-même ayant failli subir le même sort 10 jours plutôt si la police française n’était pas intervenue devant son hôtel parisien. Le parti incriminé qui s’est joint au concert des condamnations de cette agression n’a pas tardé à son tour à faire savoir que ces « combattants » n’avaient d’une façon ou d’une autre reçu aucun mandat d’agir au nom du parti ou du leader de l’UDPS Tshisekedi wa Mulumba. Un amalgame facile à faire tant ceux qui soutiennent cette agression n’hésitent pas à faire mention de leur soutien au leader de l’UDPS. Mais force est de constater que le raccourci pris par le gouvernement ne tient pas la route et de plus aucune enquête sérieuse n’aboutira à la culpabilité de l’UDPS. Pour Mende tout est bon pour faire de l’UDPS le coupable désigné et dans son procès d’intention contre l’opposition, il serait même capable de lui imputer l’assassinat de Kennedy en 1963…

Quant à la diaspora mise aussi sur le banc des accusés, elle souffle le chaud et le froid en même temps. D’un côté tous condamnent la violence et d’un autre on s’offusque qu’on en fasse une affaire d’Etat vu le statut du personnage mais aussi vu le silence coupable ou complice de cette même classe politique qui ne condamne ou ne dénonce pas les cas quasi quotidiens d’entorse aux droits des citoyens congolais. L’un n’explique pas l’autre ni le justifie mais témoigne probablement d’une cassure toujours plus profonde entre les populations en exil et ces dirigeants au pouvoir. A y regarder de près, c’est plus la violence sur le vieil homme qui est réprouvée, sur l’homme politique ou l’homme d’Etat les plus prudents bottent en touche: « C’est son problème! »

Et maintenant?

Il faut une fois de plus souligner la perversité du système qui encore une fois aura fait sortir de l’ombre une situation longtemps décriée mais dont le microcosme médiatico-politique avait soigneusement mis sous le tapis comme on cache la poussière. Pour la première fois, la presse occidentale accepte de parler de ces « combattants » ou du moins fait mine de s’y intéresser. Mais là encore, les portes sont à peine entre-ouvertes. Donner la parole à ces mouvements équivaudrait à officialiser leur message anti-gouvernemental. Diplomatiquement cela serait simplement inacceptable. Pour contourner ce dilemme diplomatique, on appelle tout le monde à la discussion pour « calmer » le jeu. Mais, fallait-il attendre que l’on en arrive à une bastonnade aussi humiliante pour engager une discussion? Avant le cas Kengo, il y aura eu tout de même des chanteurs, pasteurs, membres du gouvernement et militaires etc…

Les principes démocratiques ne tolèrent pas la violence gratuite surtout quand elle porte sur un homme seul et sans défense. Approuver un tel acte ouvrirait la porte à d’autres plus conséquents. Mais maintenant que c’est fait, il faut se demander comment on a pu en arriver là.

Mwana Yakala

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