Matata Ponyo peut-il faire mieux que ses prédécesseurs?

Matata Ponyo Mapon, 1er ministre

Après cinq mois d’interminables attentes, le premier gouvernement de la deuxième législature est enfin en place et comme la rumeur le disait, il est constitué dans sa grande majorité de technocrates, universitaires et autres experts dans leur domaine de prédilection. Ce choix a été fait pour marquer une rupture avec les précédents gouvernements dont l’architecture était principalement basée sur le clientélisme politique. Durant les cinq dernières années, tout les ministres ou presque étaient soit des chefs de parti politique, soit leur commis ou délégué n’ayant pour la plupart aucun esprit critique ni d’analyse sur leur fonction. Disons le clairement, ces ministres et dirigeants d’entreprises d’Etat n’étaient là que pour le « partage du gâteau » en réponse au soutien plus ou moins grand que leur formation politique a apporté au chef de l’Etat lors des élections de 2006. Ceci étant, peut-on attendre mieux de Matata Ponyo qui en ce sens prône « la rupture »?

1. La forme

37 ministres, vice-ministres et ministres délégués font partie de ce gouvernement dont quasi tous ont au moins un diplôme universitaire et une expérience avérée ou non dans une carrière précédente que ce soit dans le privé ou au service à l’Etat. Néanmoins, on y retrouve tout de même des nominations qui ont plus le caractère politique que l’expérience technique souhaitée. C’est le cas des ministres Mende(médias), Bahati(Emploi), Banza(Sport & Jeunesse), Kin Kiey(PTT & NTIC) pour ne citer que ceux-là. Rien ne dit qu’ils ne feront pas le travail que l’on attend d’eux, mais force est de constater que leur présence dans ce gouvernement n’est motivée que par la sauvergarde de l’appareil politique proche du chef de l’Etat. Chefs de leur parti respectif et récemment élus députés nationaux, ils constituent en quelque sorte « les chiens de garde » de l’idéologie au pouvoir ou le contrepoids politique face à l’indépendance apparente que veut afficher le premier ministre. Somme toute, ce gouvernement ne se différencie pas de ce qui se fait ailleurs, c’est-à-dire, un mélange de techniciens et de politiques. On notera cependant le manque d’expérience à ce niveau de pouvoir pour beaucoup d’entre eux, ce qui laisse présager de nombreuses erreurs ou ratés au démarrage(décisions unilatérales, gestion du buget, favoritisme, enrichissement personnel, sentiment d’impunité, …)

2. Le fond

Le social

Parmi les nombreux griefs qui sont fait au chef de l’Etat, figure en tête le progrès social. A ce niveau, on ne devrait même par parler de « progrès social » mais de « social » tout court tellement la population congolaise est au niveau le plus bas. Le constat est dur mais pas nouveau. Malgré les nombreuses ressources « à portée de main », les habitants ne disposent ni de l’eau courante ni de l’électricité de façon régulière dans les grandes villes et sont quasi inexistantes dès que l’on s’en éloigne. Les deux sociétés d’Etat qui en ont la charge ont été jusque là gérées à minima sans aucune stratégie de développement ni de maintenance de l’outil industriel. On en est au point où il faut quasiment tout (re)construire ou prendre la délicate décision de privatiser tout ce secteur tant la défaillance de l’Etat est flagrante.

L’accès à ces besoins dits primaires est d’autant plus important qu’il a des implications sur un autre secteur social qui est la santé. Le manque d’eau potable a engendré des comportements et habitudes contraires à l’hygiène élémentaire entraînant de facto des maladies inévitables quand on vit dans de tels conditions. Choléra, rougeolle, polio, fièvre typhoïde, malaria ont refait leur apparition depuis quelques années avec de tels virulences que les morts se comptent par centaines à une fréquence si régulière que ça en devient critique. Fait alarmant, il est maintenant fréquent que l’on se retrouve dans des hôpitaux de Kinshasa la capitale sans eau ni électricité et presque totalement dépourvus du matériel médical et sanitaire de base.

Si l’argent est le nerf de la guerre comme dit la proverbe, il l’est aussi pour la vie quotidienne. Ces derniers mois ont vu la tenue successives de grèves dans les divers secteurs de la société. Que ce soit les fonctionnaires, enseignants, infirmiers, médecins, militaires, tous réclament une augmentation de leur salaire de base. Il est tellement bas qu’il en devient ridicule de parler « d’augmentation ». Le barème est à revoir sérieusement. Des discussions sur la question ont eu lieu en 2004 donnant lieu à ce que l’on a appelé « Les accords de Mbudi » (en référence à la banlieue de Kinshasa ou ça été signé) qui devaient permettre au fonctionnaire au plus bas de l’échelle de gagner environ…200$(hors prime). Des décrets ont été signés, des promesses ont été faites, mais en pratique rien n’a changé, le huissier de l’état n’a à la fin du mois que l’équivalent de 50 à 70$ payé avec de tels retards qu’une fois en poche, les remboursements de dettes réduisent ce misérable salaire à néant.

L’économie

Le principal fait d’arme du gouverment précédent aura été l’atteinte du point d’achèvement PPTE(Pays Pauvre Très endetté) annoncé en grande pompe par le chef de l’Etat lors de son discours à la nation en 2011 comme si cela était une évolution majeure de l’état catastrophique de nos finances publiques. Cette expression techniquement incompréhensible pour 99% de la population peut se résumer en deux points: effacement d’une grosse partie de la dette publique extérieure et enregistrement de votre pays sur la liste des pays pauvres et insolvables. Pas de quoi faire s’enorgueillir donc! l’Etat n’a plus un sous, ce n’est un secret pour personne. A ce jour, le budget pour l’exercice 2012 n’a toujours pas été voté. Avec tout les retards accumulés depuis les élections de novembre 2011, ceci apparaît comme une anecdote supplémentaire, ni plus ni moins. Dans son discours d’investiture, le nouveau premier ministre à présenté un plan quinquennal chiffré à 48milliards USD, d’importances promesses ont été faites sans préciser quel montant sera associé à tel secteur. Rien de différents par rapport aux gouvernements précédents étant donné que la situation économique du pays n’a significativement pas évoluée si ce n’est dans les chiffres régulièrement publiés par la Banque Mondiale ou le Fond Monétaire International. Comme depuis trente ans l’Etat mise sur les mines, les entreprises publiques, les douanes et le commerce pour remplir ses caisses avec cette nouveauté qu’est l’entrée à pas feutré des taxes(TVA, taxes de circulation, assurances,…) que Matata Ponyo estime généreusement à 20milliards si tout va bien. Et c’est bien là la première faiblesse des technocrates, le manque de terrain. Si sur le papier, tout est réalisable, il n’en est rien dans sa pratique vu que les ressources humaines et matérielles pour réaliser ce défi n’existent pas encore. On navigue à vue et on avisera si on touche terre.

La sécurité, l’épineux problème

Ça tombe mal pour Matata Ponyo. A peine est-il nommé à ce poste prestigieux que déjà il doit faire face à une crise militaire dont on ne veut donner le véritable nom. La guerre de l’Est comme on n’a coutume de l’appeler depuis 15ans a repris du service et elle oppose cette fois l’armée nationale contre…l’armée nationale. Car il ne s’agit pas ici d’une invasion extérieure mais d’un conflit entre une frange communautaire de l’armée face à son commandement général. Bien que la réalité soit bien plus complexe, cette situation rappelle au gouvernement qu’une partie du pays vit toujours une situation sécuritaire dramatique qui occasionne des déplacements de population par milliers cherchant à se refugier où ils peuvent. Ce problème n’a pas été résolu depuis 15 ans et la l’armée nationale est dans un état lamentable. A moins de trouver une solution politique et administrative à cette situation, il va s’en dire que les jours de paix sont loin d’apparaître pour les populations de l’Est de la république. Guerre, conflit armé, milices, rebelles, mutins sont devenus le quotidien dans cette partie du pays.

A côté de cela, les autres villes du pays et surtout Kinshasa font face à une recrudescence du banditisme et des violences urbaines. Le phénomène « Kuluna » pour parler de ces bandes urbaines terrorisant les kinois fait partie des priorités du gouvernement si l’on n’en croit le premier ministre. Il faudra qu’il y mette les moyens, une bonne coopération du pouvoir judiciaire et beaucoup d’énergie pour y mettre fin au risque que Kinshasa se transforme en un lieu invivable pour ses habitants et non fréquentable pour les investisseurs potentiels.

Education

Matata Ponyo ainsi que nombreux de ses ministres sont titulaires de diplômes obtenus dans les rares universités encore debout au Congo, Kinshasa et Lubumbashi. Ils y ont même enseigné pour certains. Il fut un temps où il fallait être diplômé d’une université ou d’une grande école étrangère pour briguer un portefeuille ministériel. Orgueil des uns ou manque réel de compétence locale, le fait est que le constat du système éducatif laisse à désirer. Les diplômes congolais sont depuis longtemps sous-évalué à l’étranger ou pas du tout reconnus. Quand on regarde de près dans quels conditions ils sont obtenus, on comprend la réticence à y donner crédit. Bâtiments délabrés, bibliothèque inexistante, professeurs et enseignants mal payés, corruption etc et la liste des problèmes liés à ce secteur est longue. Depuis des décennies, l’Etat n’a pas investi dans ce secteur comme il se devrait. C’est le cas pour l’enseignement supérieur mais aussi celui du primaire, secondaire et professionnel. Ne sortent du lot que les écoles privées tellement chères qu’elles sont inaccessibles pour la majorité des congolais. Les effets l’effondrement du système éducatif sont de plus en plus visibles, plus rien ne se fait sans l’intervention de l’expertise étrangère que ce soit dans la construction, la santé, les services, etc… Si cette situation perdure, ce pays n’ira pas bien loin dans sa course au développement quelque soit les slogans scandés par le pouvoir en place. A ce jour le Congo détient parmi ses tristes records, celui d’un taux d’analphabétisme frôlant les 80%.

Par quoi, par où commencer?

La situation qu’hérite Matata Ponyo sous-entend le bilan de Kabila au pouvoir depuis 10ans déjà. Ce qu’on attend de lui et qu’il prétend vouloir réaliser par son programme quinquennal sonne comme le réquisitoire d’un peuple à qui on a tant promis mais qui ne voit jamais ces promesses se réaliser.

Comment mettre en oeuvre tant de projets avec moins de 10 milliards USD de bugdet par an? Quelle sera dans ce budget la proportion reservée à la crise militaire, aux nouveaux projets et à la maintenance de ceux en cours, à la santé et l’éducation? Sachant que l’année 2011 ne fut dotée que de 7 milliards,   il ne faut pas attendre plus que ce qui a déjà été fait étant donné la courte marge dont dispose le gouvernement de Matata Ponyo. Vu la grandeur du pays, les grands travaux mettent du temps à être visible et leur utilité encore plus. Ce n’est donc pas sous l’ère Matata que l’on verra de l’eau couler au robinet des tout les congolais et il en est de même pour l’électrification du pays. Encore faut-il que l’on remette de l’ordre dans l’administration, première vitrine de l’Etat rongé par la corruption, l’incompétence et l’inefficacité, un boulet encombrant pour qui veut être compétitif.

Les optimistes diront qu’il faut lui laisser le temps et on le jugera aux résultats obtenus mais la réalité des faits ne laissent pas beaucoup de place à des changements spectaculaires. Un point de plus dans les statistiques des institutions financières internationales, l’annonce de contrats signés, des début de travaux en grande pompe n’ont plus aucun effet sur la population. Ce que le peuple attend c’est tout simplement une amélioration significative de son train de vie quotidien.

Finalement, l’émotion passée, Matata Ponyo n’apporte rien de neuf  à travers sa déclaration d’intentions. La seule nouveauté c’est lui.

Mwana Yakala

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