D’Addis-Abeba à Kampala, itinéraire d’une désillusion diplomatique

De gauche à droite, les Présidents Kagame(Rwanda), Kikwete(Tanzanie), Museveni(Ouganda), Nkurunziza(Burundi) et Kabila(RD Congo) à kampala. 7/08/2012 ©NewVision Ouganda LD

A la fin du sommet des chefs d’Etats à Addis-Abeba(Ethiopie), on pouvait presque apercevoir une sensation quasi euphorique aussi bien sur les visages des délégations nationales que dans les éditoriaux de presse. A l’unanimité disait-on, les chefs d’Etats et de délégations présents dans la capitale soudanaise signaient un accord de principe devant conduire à mettre en place une Force Internationale Neutre(FIN) capable de mettre fin aux attaques rebelles toutes confondues(M23, FDLR, Maï-Maï, LRA, …) et de sécuriser les frontières des pays concernés, à savoir la République Démocratique du Congo, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi principalement. Une idée qualifiée de nécessaire et salutaire surtout pour le gouvernement congolais qui après avoir aligné défections et défaites des FARDC(Forces Armées de la République Démocratique du Congo) n’avait plus d’autre choix que de faire appel à une force étrangère. Accusé par un rapport de l’ONU de soutenir les mutins des FARDC métamorphosés en rebelles du M23, Louise Mushikiwabo chef de la diplomatie rwandaise ira de son petit mot  » C’est un bon accord. Ce n’est pas une solution, c’est une partie de la solution, et c’est très bien que la région s’investisse « . Dans la foulée, rendez-vous est pris par les ministres de la défense de la Conférence Internationale de la Région des Grands lacs(CIRGL) à Khartoum le 1er août pour en définir les contours. On est le 15 juillet, des heures passent et la raison revient.

L’idée n’est pas neuve, c’est même un cas d’école quand il s’agit de régler les conflits régionaux mais les contextes sont souvent différents et plus complexes qu’ils n’y paraissent aux premiers abords. Il faut répondre aux questions basiques mais essentielles qui entourent cette FIN. Qui en seront membres, qui la financera, de combien d’hommes sera-t-elle composée, pour quelle durée et où l’implanter précisément? Un autre question tout aussi importante s’y ajoute quand on parle de la MONUSCO.  Présente depuis une douzaine d’année dans la région avec un bilan très contestable vu l’ampleur du manque de paix à l’Est du Congo, elle dispose déjà sur place de plus de 17,000 hommes en armes venant de plus d’une cinquantaine de pays; en soit une force internationale déjà bien implantée avec un budget colossal qui tourne autour de 1,5 milliards de dollars USD par an. Le problème de cet armée hétéroclite de l’Organisation des Nations Unies(ONU) est qu’elle n’est pas mandaté pour combattre et surtout pas formée pour cette tâche. Habituée à effectuer des opérations de police militaire et quelque fois des actions en support de l’armée régulière, les casques bleus ne représentent pas la force idéale pour cette mission à moins que le maintien de la paix(sa mission initiale) se transforme en celle consistant à éradiquer les rebelles et milices qui sévissent « librement » aux Kivu et dans la Province Orientale. Même en envisageant cette option sur base de l’application du « chapitre 7« , il faudrait nécessairement des hommes entraînés à la guérilla et de moyens adaptés, ce qui ramènerait inévitablement à la réévaluation de l’enveloppe financière déjà lourde pour ses membres. L’ONU a en plus au autre problème lié à ce que l’on peut appeler en occident « la guerre moderne », c’est-à-dire celle où l’on s’engage en espérant n’avoir aucun mort dans ses rangs au final. Un militaire tué serait sans doute acceptable, plusieurs seraient un drame dont les politiques devront rendre compte durant le reste de leur carrière politique du moins s’il s’agit d’européens.

Devant essuyer les critiques d’usages et dissiper les doutes, l’omniprésent Ministre des Affaires Etrangères Tshibanda va transformer la Force Internationale en Régionale(pour ne pas dire Africaine ou CIRGL) tout en gardant la force onusienne présente comme noyau. Se pose à nouveau un problème de taille. Si la force est régionale, qui va la composer car entre-temps ce n’est plus seulement le Rwanda qui est soupçonné d’entretenir l’un des mouvements rebelles mais l’Ouganda aussi. Une force neutre juge et parti n’aurait aucun sens.

Khartoum le 1er août, les ministres de la défense n’avanceront pas d’un pouce sur la question, se bornant à formaliser leur rencontre en proposant l’implémentation de mécanismes devant assurer la sécurité, la bonne entente des Etats membres de la CIRGL et la mise en place avec le concours de l’ONU et l’Union Africaine(UA) d’une force internationale neutre. Le plus dur est à venir.

Avec Kampala en vue, la complexité s’invite. La mission de la « force neutre » pose question. Parmi les partis à table, un premier groupe voudrait que cette force ne soit confinée qu’aux limites des pays concernés pour assurer la sécurité des frontières communes mais en aucun cas une force d’interposition censée combattre les rebelles à la place de l’armée congolaise. Une telle posture ne réglerait qu’une partie du problème et laisserait les rebelles, certes coincés dans la partie congolaise, continuer à semer la terreur dans les localités de la région. Mais une frontière sous contrôle mettrait en difficulté ceux qui utilisent les pays voisins comme base arrière. Un autre groupe verrait plutôt cette force avec deux missions dont l’une serait de sécuriser les frontières et l’autre de mettre un terme aux activités rebelles en commençant par les plus en vue, le M23 et le FDLR. Cette option « généraliste » pose cependant un problème d’intégrité territoriale pour le Congo car elle risque de mettre en présence plusieurs forces militaires(FARDC, MONUSCO, M23, FDLR, Maï-Maï, Force neutre) sur le même territoire créant de facto une zone de guerre incontrôlable propice à toutes les bavures et trafics en tout genre. Même concentrée au Congo, elle finirait à terme par déstabiliser toute la région. A côté de ça, il y a les inimités personnelles. Le Rwanda ne veut pas « d’armée française » ou de bataillon sous commandement français (même s’il dépendait de l’ONU) à ses frontières pour des raisons évidentes liées au génocide de 1994 et de l’opération « turquoise » qui a permis au FDLR de s’implanter au Congo voisin. Le Congo ne veut quant à lui aucun soldat ougandais ou rwandais sur ses terres étant donné que ces deux pays sont déjà fortement soupçonné d’entretenir des rebelles opérant aux Kivu et dans l’Ituri. C’est dans cet esprit que se rendent à Kampala les chefs d’Etats précédés de leur délégation les 6, 7 et 8 août.

Kampala, l’illusion de trop

Le sommet de Kampala s’ouvre avec ces doutes et incertitudes mais en aucun cas que ce soit pour le Congo ou le Rwanda, cette réunion ne doit aboutir à une impasse. A défaut de mettre tout le monde d’accord, l’exercice devait consister à ne faire ressortir ni gagnant ni perdant. Numéro d’équilibriste que les circonstances ont attribué au Président Museveni dont les alliances avec Kigali et Bujumbura ne font pas l’ombre d’un doute. La tendance de l’accord est déjà perceptible à la fin d’une première journée animée par les délégations des ministères des Affaires Etrangères et ceux de la Défense qui ont soigneusement déminés le terrain pour la rencontre des chefs d’Etats prévue le mardi 8 août. Seuls les plus concernés feront le déplacement pour Kampala: Kabila du Congo, Kagame le rwandais, Museveni l’hôte du sommet de Kampala, Nkurunziza du Burundi voisin et Kikwete pour la Tanzanie. Les autres membres de la CIRGL s’étant fait représenter par leur premier ministre, celui de la Défense ou des Affaires Etrangères. A Addis-Abeba, on était parti sur le principe d’une Force Internationale, avant la rencontre de Khartoum, il ne s’agissait plus que d’une Force Régionale. A la fin du sommet de Kampala on n’était plus qu’au niveau d’une Force Sous-régionale. La « Force Neutre » s’est vidée de tout son sens. En clair il n’y aura eu véritablement aucun accord. Le tandem Museveni – Kagame a donc réussi à prendre les rênes d’un processus que Kinshasa croyait mener.

De Kampala, on ne retiendra que l’idée de formation d’un sous-comité ministériel dont la mission sera de fournir les détails de la « Force Neutre » à mettre en place mais aussi de proposer des mesures urgentes et concrètes pour mettre fin aux conflits déchirant l’Est du Congo. Ce comité sera dirigé par le ministre ougandais de la Défense qui remettra un rapport dans quatre semaines lors du prochain meeting. Pour le côté social, un fond d’aide aux victimes de la crise humanitaire causée par ces incessants conflits doit être ouvert. L’Ouganda promet d’y verser déjà 1 million de dollars USD et invite tout les membres à en faire autant. L’opposition des blocs formés de circonstances entre SADC avec comme chefs de file l’Afrique du Sud, l’Angola, la RD Congo, la Zambie et les pays de l’Est de l’Afrique dont le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi et dans une moindre mesure le Kenya aura eu raison de la naïveté congolaise.

Finalement,

Que ce soit à Addis-Abeba, à Khartoum ou à Kampala un fait saute aux yeux. Parti avec l’idée que le coupable a été dénoncé, la RD Congo aura eu beau le crier sur tout les toits, jamais il n’aura été question de condamner le Rwanda et encore moins l’Ouganda hôte de la dernière réunion pour leur supposé support au M23 tel qu’établi dans le rapport(+annexes) du Groupe des Experts de l’ONU(GoE) publié courant juin 2012. Le Rwanda a nié toutes les allégations l’incriminant et dans la suite à publié à son tour son rapport(+annexes) rejetant les allégations des experts mandatés par l’ONU. L’Ouganda par la voix du Chef d’Etat-Major de l’armée, le Général Aronda, a démenti toute implication à l’Est du Congo. Le gouvernement congolais a prétendu enquêter plus profondément sur le sujet mais quand on sait ce qu’il est advenu de son investigation sur la présence ou non des rwandais, on peut conclure qu’il n’y aura pour l’Ouganda aucun document du gouvernement congolais l’incriminant formellement. Et puis qui parmi les 11 membres oserait condamner « l’un des leurs » quand on  sait que tout ces pays à l’exception de l’un ou l’autre entretiennent tous des rapports autocratiques dans leur pays et que d’autres sont en guerre perpétuelle depuis des décennies(Soudan) ou viennent à peine d’en sortir comme l’Angola. Officiellement ou pas, ils entretiennent à des niveaux divers des milices ici, des rebelles là-bas ou viennent en aide à une armée régulière quand il le faut. Pour tout dire, dans aucun de ses meetings extraordinaires, ces accusations de l’ONU n’auront été évoquées dans les déclarations finales. Ce qui laisse entrevoir le sentiment de défiance de certains face à l’institution de New-York.

Face à une vindicte populaire(des congolais) et une médiatisation défavorable(principalement occidentale), le Rwanda s’en tire très bien et peu se targuer d’avoir effectué en Afrique un lobbying gagnant jusqu’ici, son principal gain étant le temps. Le gouvernement congolais parti en trombe comme un sauteur de haies porté par le public fini sa course à bout de souffle et mal placé. Au final il n’obtient rien. Car quoi qu’il en soit, les données restent les même pour lui. Les groupes armées néfastes sont sur ses terres et malgré les multiples sommets à haut niveau, y sévissent encore donnant même parfois la désagréable impression d’exécuter leurs attaques à tour de rôle. La Force dite neutre qu’elle soit internationale, régionale ou plus probablement sous-régionale mettra encore quelques mois à se mettre en place si « on » veut bien le faire et n’aura in fine aucune latitude à imposer une fin palpable au désordre ambiant. L’implantation des milices et ses conséquences sont tellement profondes que plus personne ne fait confiance à son voisin et encore moins aux hommes armés. Un jour ils vous sauvent d’une attaque d’un autre groupe, et le lendemain c’est eux qui vous attaquent parce qu’ils vous soupçonnent de  complicité avec une autre milice. Et pour comble de malheur, on n’est pas à l’abri des FARDC qui pour se nourrir se « servent » avec violence.

La diplomatie aura parcouru des kilomètres et des miles pour un résultat insipide et insignifiant. Afrique, Europe, Amérique, elle est allé partout où on pouvait la recevoir. On a envie de dire que le match était perdu d’avance car le retard affiché par le gouvernement congolais dans son mode de défense depuis le début de cette crise est tout simplement ahurissant: pas d’armée organisée, manque de communication, de coordination, d’enquêtes, d’investigation, de support médiatique, d’arguments politiques, … et la liste est longue. Sans le document du GoE, le gouvernement congolais n’a rien à donner pour se faire entendre sinon faire preuve de pitié vu le désastre humanitaire que vivent les populations de l’Est et que Kinshasa est incapable de gérer. Le ministre Tshibanda a voulu rattraper tout le temps perdu par ses prédécesseurs qui ne sont rien d’autres que ses collègues et amis de la mouvance présidentielle à laquelle ils appartiennent tous. De l’euphorie de l’Ethiopie, en passant par le doute au Soudan, la diplomatie de Kabila s’est finalement pris le mur à Kampala, un nouveau fiasco. On ne corrige pas des décennies de retard et d’incompétence en 3 mois…

Sur le terrain militaire, le Congo est en mauvaise posture. Diplomatiquement le gouvernement fait du surplace. Est-ce la solution politique qui va débloquer cette situation?

Mwana Yakala 

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