Rutshuru: Des forces spéciales pour une guerre de mots

Les Forces Spéciales Rwandaises rentrant au Rwanda (1/09/2012) ©The New Times

Depuis quelques semaines, règne à l’Est du Congo, une trêve militaire tacite entre l’armée congolaise(FARDC) et son principal ennemi le M23, laissant place à une guerre médiatique s’intensifiant au gré des sommets, réunions et autres rencontres qu’elles soient officielles ou «secrètes». Au moment où le Congo et le Rwanda se présentaient devant le Comité des Sanctions de l’ONU, le ministre de la défense rwandaise le général Kabarebe, sous la plume de la journaliste belge Colette Braeckman, donnait sa version de la crise congolaise et de ses tenants. Nul n’a été surpris qu’il accuse Kinshasa de mauvaise gouvernance et son armée de bons à rien même pas capable de tuer un rat, on en attendait pas moins de sa part et le contraire aurait été etonnant. La seule chose qui apparemment a marqué les lecteurs c’est l’affirmation(ou le rappel) qu’au moins deux compagnies des forces spéciales de l’armée rwandaise se trouvaient à Rutshuru(Nord-Kivu) en collaboration avec les FARDC dans le but de combattre les FDLR de la région. Deux jours plus tard, le même ministre annonçait tambours battants le retrait de ces soldats et leur retour au Rwanda. Le contexte n’étant plus à l’entente cordiale, leur présence ne serait plus indispensable et encore moins souhaitée. Dans la foulée, les médias sont chaleureusement invités à observer ce départ et d’en être les témoins. Ce qui fut fait dès samedi 1er septembre.

Dans la chaleur des deux annonces rwandaises et étant visiblement pris de court face aux questions de complicité ou d’accords secrets avec le Rwanda, le ministre des médias et porte-parole du gouvernement congolais, Mende Omalanga, dira ne pas être au courant de l’existence de troupe rwandaises « non autorisées » dans la région incriminée. Le ministre de la défense Luba Ntambo interrogé à son tour déclare tout aussi officiellement que la présence de ces bataillons est «publique et officielle» et qu’elle serait survenue après la fin de l’opération « Umoja Wetu ». A la conférence de presse que le ministre Mende tient un jour plus tard, soit dimanche 2 septembre, il se lance comme son homologue rwandais à l’égard du Congo, dans une diatribe en règle contre le gouvernement de Kigali l’accusant d’utiliser ce rapatriement des troupes pour ex-filtrer des soldats qui visiblement ne devraient pas se trouver sur le territoire congolais et qui auraient surement servis à autre chose que leur mission officielle entendant par là une possible aide au mouvement M23. Il s’explique sous différents points.

1. Le nombre

Estimé au départ à environ 280 soldats(1 compagnie = 140 hommes) si on s’en tient au ministre Kabarebe, il s’avère que finalement 357 soldats ont franchi la frontière pour rentrer au Rwanda. Selon Mende il ne devait y avoir tout au plus qu’une centaine d’homme composé essentiellement d’officiers de renseignement, donc dans ce cas 257 de trop. Rappelons ici que le ministre de la défense congolaise n’a pas nié la présence de ces soldats et les a même justifié(précipitamment sans doute). Une autre question se pose. Dans le contexte actuel, comment expliquer la présence des 257 autres soldats et ne pas l’avoir dénoncé publiquement alors que depuis avril 2012 on accuse le Rwanda d’utiliser sa force militaire pour déstabiliser le Congo à partir de cette région?

2. Le départ

Le média rwandais «The New Times» qui a couvert l’évènement écrit dans son article du 03 septembre que des officiels congolais ont assisté au départ de ces troupes(qui portaient d’ailleurs des uniformes des FARDC) et cite le Général de Brigade Bauma Lucian Ambamba commandant de la 8ème région militaire et le Colonel Jean Claude Yav des renseignements militaires. Mende est formel à ce sujet et affirme qu’aucun officiel congolais n’a assisté à ce rapatriement vu que le Rwanda ne l’a pas autorisé. Il ajoute que même l’ONU qu’il estime impartial n’a pas été convié ne fusse que comme témoin. Quand aux uniformes, Mende botte en touche et déclare ne pas être au courant de ce détail. Étrange réponse pour quelqu’un qui plus tôt donnait des détails sur le nombre de soldat et le lieu frontalier(Kabuhanga) où s’est déroulé le rapatriement.

3.  « Umoja Wetu » et les officiers de renseignement

Initié conjointement entre le Congo et le Rwanda pour combattre les rebelles du FDLR, elle a pris officiellement fin le 25 février 2009. Selon Mende, seuls des officiers de renseignement ne dépassant pas une centaine d’homme sont restés sur le territoire congolais pour la mise en oeuvre du mécanisme de vérification et de surveillance des frontières et précise qu’il ne s’agit donc pas d’hommes de troupe. Par contre le ministre de la défense Luba dit ceci: « Ce mécanisme conjoint, « public » et « officiel », a « succédé » aux opérations militaires de 2009 et les troupes rwandaises restées jusqu’à présent avaient un mandat d’ « observation » des mouvements des FDLR au Nord-Kivu, où cette milice commet des exactions contre les civils » (DigitalCongo 1/09/2012). Visiblement, entre officiers et hommes de troupe, les deux ministres n’ont pas vu la même chose. Plus loin dans la même conférence de presse, le ministre Mende ajoutera qu’après le 25/02/2009 sont restés environ 80 soldats chargés de vérifier le matériel lourd pour une durée de dix jours. Quant au mécanisme de vérification en question, il a été mis en place au mois de mai de l’année suivante soit 2010 et de conclure qu’il ne pouvait aujourd’hui y avoir au maximum que 100 officiers rwandais issus de cet accord.

Il va de soi que Mende et Kabarebe prêchent chacun pour leur église, mais au vu des déclarations de l’un et de l’autre, il va sans dire que de gros mensonges tournent autour de cette affaire. Le Rwanda tente de l’utiliser pour montrer que ses troupes se trouvaient au Congo officiellement se dédouanant ainsi des accusations d’ingérence militaire et d’aide au M23, tandis que le gouvernement congolais veut démontrer qu’elle n’est nullement complice du chaos de l’Est comme semble l’imaginer avec tenacité une partie de la population. « Il n’y aucun accord secret » a martelé Mende. « Ce mécanisme conjoint était public et officiel » a dit le ministre de la défense. Dans ce cas puisqu’il n’y a rien à cacher, il serait tellement simple de rendre public les documents qui ont régi ces opérations militaires communes et connues de tous. On serait définitivement fixé sur le nombre de soldats autorisés à y participer et la nature de cette mission.

On savait le gouvernement congolais maladroit et peu organisé dans sa communication qui est restée opaque et insuffisante. A cette occasion il l’a de nouveau démontré ne s’exprimant que quand une source extérieure l’attaque faisant constamment le jeu «du chasseur qui enfume le terrier pour faire sortir sa proie». Sauf à vouloir se faire piéger et devoir réagir seulement quand il est acculé, ce gouvernement gagnerait en crédibilité et en  confiance s’il anticipait ce type d’affront en organisant une communication pro-active.

© WakatiYetu

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