Résolution 2098: Quand l’ONU s’en va en guerre

Le Conseil de sécurité. Photo ONU/Paulo Filgueiras

Le Conseil de sécurité des Nations Unies. Photo ONU/Paulo Filgueiras

La Résolution 2098 est sans aucun doute ce qui pouvait arriver de mieux pour le gouvernement congolais englué depuis des mois dans la recherche d’une solution capable de mettre fin à l’anarchie qui règne à l’Est du pays entretenue par de groupes armées, les uns tout autant pernicieux que les autres aussi petits soit-ils. De là à en faire une victoire diplomatique majeure comme le répète en boucle les officiels congolais, il n’y a qu’un pas si l’on tient compte du fait que toute la stratégie salutaire du gouvernement ne reposait que sur cette modification de la mission de l’ONU depuis l’avènement du Mouvement du 23 mars(M23).

L’armée nationale ayant montré ses limites, sans la promesse d’un appui extérieur à long terme, il restait très peu de possibilités à l’administration du président Kabila pour affronter le regard de plus en plus méfiant et suspicieux des congolais fatigués, lassés des déconfitures et des humiliations permanentes que cette situation inflige quotidiennement.

Le gouvernement paraît s’en tirer en sauvant les meubles, mais pour combien de temps et à quel prix?

La militarisation de l’Est

A elle toute seule, cette région est devenu le laboratoire dans lequel s’élaborent et naissent toutes les rebellions depuis près de deux décennies. La quasi-totalité des groupes rebelles y ont trouvé refuge et la majorité des opérations militaires s’y déroulent. A cela il faut ajouter le contingent des forces onusiennes qui y campe depuis 13 ans et dont 2500 éléments supplémentaires vont constituer la «Brigade d’Intervention» censée mettre fin à l’incurie des forces dites négatives qui y sévissent. Les principales visées étant les M23, FDLR, APCLS, LRA et Maï-Maï.¹

Ces nouveaux renforts vraisemblablement surarmés et mieux adaptés que les 17000 casques bleus stationnés depuis plus de 10 ans ont la lourde tâche de transformer 15 ans d’échecs successifs des efforts combinés des FARDC (Forces Armées de la RDC) et de la MONUSCO (Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la Stabilisation en RDC) en une triomphale paix des braves. La mission est dite précise et limitée dans le temps. Annoncée pour une durée initiale d’un an, point n’est besoin d’être devin pour imaginer qu’une fois les prémices entamées, ce mandat devra être renouvelé ou modifié ne fusse que pour assurer le «service après-vente» de la mission.

Créée en novembre 1999 pour garantir la paix entre les belligérants signataires de l’accord de Lusaka, la MONUC (Mission des Nations Unies en RDC) devenue MONUSCO une année plus tard n’a jamais quitté le Congo depuis son arrivée. Chaque année, une nouvelle occasion se prête comme par enchantement pour renouveler son mandat annuel. A la faveur de la Résolution 2098, son mandat a d’ores et déjà été prorogé au 31 mars 2014. La réforme des FARDC ne se fera pas en moins d’une année, et l’approche de l’échéance électorale de 2016 seront à coup sûr des prétextes valables pour que la MONUSCO et sa brigade d’imposition de la paix prolongent leur séjour sur le sol congolais. Le Nord-Kivu, et un peu plus, deviennent peu à peu un monde à part avec son armée et sa police multinationale, ses ONG et son administration disparate. D’ici quelques années, les jeunes adultes de la région n’auront connu tout naturellement que cet état de fait.

L’ONU est-elle encore neutre?

Décision exceptionnelle et qui ne doit en aucun cas constituer un précédent. C’est en substance en ces termes que l’ONU décrit l’esprit de la Résolution 2098. Réputé pour être neutre, même si en réalité cette notion n’a pas de sens, l’ONU s’est donné le droit de neutraliser les forces dites négatives avec une brigade constituée de trois bataillons d’infanterie, une compagnie d’artillerie, une force spéciale et une compagnie de reconnaissance, soit 2500 hommes venant de la Tanzanie, du Malawi et de l’Afrique du Sud. En clair, l’ONU s’entend faire le travail dévolu à l’armée nationale avec des armées étrangères pour finalement régler un problème « local » et devient sans l’affirmer, l’allié militaire du gouvernement.

Qui va-t-on combattre dans ces collines et forêts de l’Est? Les groupes armés ouvertement hostiles à Kinshasa ou faut-il y inclure aussi ceux que l’armée à utilisé ou laissé faire et armé pour combattre là où elle ne pouvait pas? La récente vague mais pas inhabituelle des redditions des chefs de milice et les (re)intégrations de leurs éléments au sein des FARDC est un signe que le tri est en cours et devra certainement prendre fin avant que la brigade ne se mette en action. L’idée finale étant d’isoler les groupes soupçonnés à tort ou à raison d’être à la solde des Etats voisins et de légitimer par la même occasion la mission de la «Brigade d’Intervention» qui sera sans doute accusée de prendre partie dans un conflit supposé être congolo-congolais.

A ce jour, les pourparlers de Kampala entre le gouvernement et le M23 commencés le 9 décembre 2012 peinent à conclure. Des discussions qui peuvent paraître paradoxales quand on sait que la résolution votée par le Conseil de Sécurité de l’ONU considère ce mouvement rebelle comme étant l’un de ceux à neutraliser. Ceci dit, il faut voir en cela, une volonté sous-entendue de l’ONU de ne pas faire de «déclaration de guerre» aux groupes armés. L’acte de guerre qui entraînerait naturellement des morts militaires et civils, entachera inévitablement la renommée de la MONUSCO qui ne veut pas risquer d’être à la base d’erreurs ou de bavures des troupes qu’elle commande. Il est donc à considérer comme le recours ultime.

La contrepartie

Une telle implication de la communauté internationale ne peut certainement pas se faire sans une contrepartie gouvernementale évidente. En dehors des retombées économiques à long terme attendues par les « croisés », Kinshasa devra entamer bon gré mal gré sa réforme politique et institutionnelle comme le stipule les principes de l’accord-cadre signé à Addis-Abeba.

Décentralisation administrative, sécurité et défense, justice, cohésion nationale sont les responsabilités qui incombent au gouvernement congolais. Ce n’est probablement pas de bonté de cœur que Kinshasa devra s’y atteler mais le chaos politico-militaire et social dans lequel le pays est coincé ne lui laisse aucune autre option. Reste à savoir si le président Kabila tiendra parole tant on a pu observer une réticence manifeste de son administration aux changements. La réforme de l’armée promise en 2001 est invisible, la décentralisation et le découpage des provinces sont en retard d’une législature, l’impunité fait partie des mœurs judiciaires. Quant à la cohésion nationale, les mesures envisagées pour y parvenir divisent plus qu’elles ne rassemblent pour l’instant.

Dans ces deux derniers discours de décembre 2012, le président Kabila promettait une rencontre nationale dont on verrait la mise en oeuvre dès le début de l’année 2013. Quatre mois plus tard, force est de constater que même le cadre de cette rencontre n’a pas été établi. Les discussions s’étant arrêtées sur la dénomination ou la nature de cette concertation. Là où les uns voudraient débattre de la situation générale du pays, les autres aimeraient qu’elle ne soit circonscrite qu’à la dernière guerre de l’Est jugée seule responsable de la division du pays.

Le dernier espoir?

En moins de cinq ans, il y a eu treize résolutions des Nations Unies pour la République Démocratique du Congo, toutes aussi importantes et décisives dans leur libellé. La 2098 ne sera pas la dernière, mais un échec dans son application risquerait de rompre la substantielle relation qui persiste encore entre les congolais et l’institution onusienne dont la réputation de « touriste militaire » est de plus en plus utilisée pour décrire son engagement en RDC.

Pour la population septique, qui passe d’une guerre à une autre depuis quinze ans, le déploiement de cette brigade exceptionnelle est réellement ressenti comme un dernier espoir pour le retour à une vie normale. A quel saint se vouer après avoir assisté à la débâcle des FARDC et aux successifs sommets des chefs d’Etats sans que cela ne change quoi que ce soit du quotidien?

Selon le ministre des Affaires Etrangères Tshibanda, les premiers soldats de la «Brigade d’Intervention» de l’ONU arriveront à Goma dès la fin du mois d’avril. Le déploiement se poursuivra jusqu’au mois de juillet. Si cette énième résolution de l’ONU ne constitue pas en l’état la solution à tous les problèmes de l’Est du pays, il faut espérer qu’elle ne compliquera pas un peu plus la situation en rajoutant une guerre à celles existantes.

©WakatiYetu

¹M23: Mouvement du 23 Mars, FDLR: Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, APCLS: Alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain, LRA: Lord’s Resistance Army

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