Concertations Nationales: faut-il sauver le soldat Kabila?

Kengo Wa Dondo et Minaku Ndjalandjoko, président du Sénat et de l'Assemblée Nationale, co-présidents des Concertations Nationales

Kengo Wa Dondo et Minaku Ndjalandjoko, présidents du Sénat et de l’Assemblée Nationale, co-présidents des Concertations Nationales

Depuis l’ordonnance présidentielle signée le 26 juin 2013 convoquant des Concertations Nationales, il ne se passe plus un jour sans que ce sujet ne fasse l’objet d’intenses discussions, conciliabules entre la majorité présidentielle, l’opposition politique et la population congolaise.

Rangés derrière leur autorité morale, les partis de la majorité ont tous accueilli cet appel en toute sérénité. Par contre, du côté de l’opposition, si certains comme l’UDPS  de Tshisekedi ont sans surprise catégoriquement refusé d’y participer dès le départ, les autres ont conditionné leur participation à plusieurs préalables, les uns plus ou moins fondés et d’autres plus discutables. A ce stade et sauf rebondissement de dernière minute (ce qui n’est pas impossible), l’UDPS de Tshisekedi, l’UNC de Kamerhe, les FAC de Fayulu, le groupe MLC & alliés emmené par Bussa qu’il faut ici différencier du parti MLC dirigé par Luhaka (qui a précisé que lui et son parti y participeront),  l’UDEMO de Nzanga Mobutu, le MPCR de Mvuemba considérés comme les « poids lourds » de l’opposition,  n’y participeront pas. (Déclaration à lire ici)

Les désaccords

Ce n’est pas tant le concept qui pose problème, vu que « tout le monde » est demandeur, mais force est de constater qu’ aussi bien sur la forme que sur le fond, les bouts des dés apparaissent quelque peu arrondis. Après le retour au forceps de l’abbé Malu Malu à la tête de la commission électorale dite indépendante, l’importance que doit prendre la direction des débats devient l’ultime enjeu pour légitimer un peu plus ou un peu moins le mandat des institutions actuelles issues des dernières élections dont la publication des résultats peu convaincante continue à miner la légitimité des vainqueurs.

Aussi paradoxal que ce soit, on retrouve parmi ceux qui constatent cette illégitimité, de vaillants participants aux institutions issues de ces élections tant décriées. Car c’est bien là l’enjeu principal de l’opposition à travers ce forum, profiter de l’espace offert pour enfin débattre ouvertement de la « vérité des urnes ».

Ce qui évidemment n’est pas l’avis de la majorité présidentielle qui tient absolument à éviter ne fusse que l’évocation d’un tel débat pour ne s’occuper que de la guerre et ses effets considérés comme seuls causes du déchirement de la nation congolaise.

Ce point de désaccord témoigne à lui tout seul du peu de confiance que les deux camps ont l’un pour l’autre. Pour ces mêmes motifs, des partis de l’opposition réunis en conclave début juillet souhaitaient tout simplement que la gestion de ces concertations soit confiée à des personnalités neutres (de préférence étrangères) et que les recommandations qui en découleraient soient exécutoires et non laissées à l’appréciation du président Kabila. Finalement, après 5 jours de réunions préparatoires, c’est par consensus que les décisions se prendront et devraient être opposables à tous, tant qu’elles ne se limitent qu’à des recommandations.

Réclamé par l’opposition, le président Sassou Nguesso du Congo voisin a déclaré être disponible si le besoin (ou la cause) le nécessite. Mais échaudé par le fiasco de la rencontre entre lui et Tshisekedi le 17 août dernier à Brazzaville, censée réchauffer la tension entre majorité et opposition, il risque de ne plus faire preuve de la même motivation.

L’autre point de discorde porte sur l’interprétation de la convocation de ces concertations, principalement soulevée par une partie de l’opposition qui ne tient pas à accorder ce privilège au chef de l’Etat considéré à la fois juge et parti dans une crise dont il est le premier acteur. Là ou les uns lui en accorde l’initiative (Lire ici le Discours à la Nation du 15/12/2012), les autres voudraient qu’elle émane de l’accord d’Addis-Abeba du 24 février 2013 (à lire ici) et dont la mise en pratique est confirmée par la Résolution 2098 du Conseil de Sécurité des Nations Unies publiée le 28 mars 2013.

Dialogue ou concertation continuent, même à quelque jours de l’ouverture de ces assises (imminente depuis 6 mois), à diviser les deux camps politiques. Si les concertations ont pour objectif  l’accord sur un projet commun (d’où le consensus souhaité), le dialogue ne nécessite pas une entente commune mais plus un échange de vues dont l’issue vise à satisfaire les requêtes des deux camps respectifs.

Les participants

Le nombre de participants tournera autour de 700 délégués et invités répartis entre la majorité présidentielle, l’opposition et la société civile dont la diaspora est une composante. Les institutions nationales, provinciales et les autorités coutumières y seront aussi représentées. Mais au vu de la répartition du nombre de siège, il est évident que ces concertations prennent une tournure essentiellement politique. A eux deux, la majorité au pouvoir et l’opposition n’auront pas moins de 60% des sièges, la société civile 25%, les institutions nationales et provinciales 12%. La diaspora et les chefs coutumiers devront se contenter du reste, soit 2 à 3%.

La diaspora qui estime être sous représentée vu les 6 à 7 millions de congolais vivant en dehors des frontières nationales aurait voulu au moins 10% des sièges et la société civile au moins le tiers. Mais quand on sait que toutes les assemblées congolaises font inévitablement l’objet d’une configuration “géopolitique” pour satisfaire tout le monde ou presque, il est évident que l’organisateur n’a pas voulu prendre de risque d’inviter une pléthore d’éléments qui peuvent s’avérer “incontrôlables” au fil des discussions. A noter ici, que diaspora ne veut pas fatalement dire « opposants » et exclusivement occidentale. Non seulement, elle est aussi africaine mais il existe également une diaspora pro-Kabila, certes médiatiquement moins visible que celle des anti-Kabila, qui compte participer activement à ces assises.

Au nom de « l’inclusivité », la question de la participation des rebelles ou forces négatives a été longuement discutée, tout autant que la participation des opposants politiques détenus dans les prisons du pays ou en exil. Si par principe, il est acquis qu’ils devront y participer d’une façon ou d’une autre, la nature de certains groupes comme le M23 (qui prétend ne pas être intéressé) pose problème étant donné que ces Concertations Nationales ont été appelées pour permettre de créer une cohésion nationale contre ceux accusés de menacer l’intégrité du pays. Quant aux prisonniers politiques ou d’opinions, il est peu probable qu’ils soient libérés à la faveur des Concertations Nationales. En somme, que l’on veuille y participer ou pas, il n’y a manifestement pas de place pour tout le monde.

La durée

Initialement prévue pour durer 15 jours, elle pourrait être prolongée de 5 jours supplémentaires si les travaux l’exigent. Dans tous les cas, il ne faudra pas qu’elle se prolonge indéfiniment vu que la rentrée parlementaire des deux chambres est initialement prévue pour la deuxième quinzaine du mois de septembre. L’enlisement de l’un pourrait entraîner des retards dans le calendrier politique institutionnel déjà bousculé par la crise de l’Est.  A cela, il faut ajouter les pourparlers de Kampala qui depuis décembre 2012 peinent à conclure. A deux mois près, cela fera un an qu’elles ont été initiées pour trouver une solution politique qui sera sans aucun doute rediscutée aux Concertations Nationales.

Combien ça coûte?

En ces temps de crise sociale, l’organisateur s’est bien gardé d’en publier le coût, surtout que la population lassée des réunions, conclaves et sommets en tout genre considère cette énième rencontre politique comme étant un moyen comme un autre pour les politiciens et autres affairistes du pouvoir de se remplir une fois de plus les poches sur le dos de la population. Cependant, il faut se mettre à l’évidence, ces concertations coûteront cher au contribuable congolais.

Au delà des 700 participants qu’il faudra défrayer en monnaie sonnante et trébuchante, il faut tenir compte de toute la logistique (logement, transport, nourriture, fournitures de travail,…) que demande une telle organisation pendant au moins 15 jours et dont les travaux pourront être délocalisés à Kinshasa, Lubumbashi et Kisangani. Si on peut estimer le minimum nécessaire à 5 millions USD, c’est sans surprise que l’on atteindra aisément la barre des 10 millions USD à l’issue du forum.

Que faut-il en attendre?

La crise récente que traverse le pays tient ses origines des élections chaotiques de novembre 2011 d’une part et des incessantes guerres de l’Est stigmatisées depuis avril 2012 par le Mouvement du 23 Mars (M23). On est passé dans l’opinion populaire d’un Kabila, président mal ou illicitement élu à un chef tenu pour complice des rebelles sinon incompétent dans la sauvegarde des intérêts de la nation.

A quasi mi-mandat, La crédibilité des institutions (présidence, assemblées, justice, armée) est à ce point écornée que seule un « nouveau départ » pourrait atténuer cet aveu d’échec d’une majorité que d’aucuns considèrent exerçant et usant d’un pouvoir par défi.

Il ne fait aucun doute que le président Kabila espère tirer de ces concertations si pas un sursis, une forme de légitimité tacite offerte par le consensus attendu autour de quelques thèmes fédérateurs comme la cohésion nationale et la défense de l’intégrité territoriale. Une image de rassembleur face à l’adversité, d’unificateur des congolais ou de commandeur victorieux s’il était aidé par une victoire militaire nette sur le M23 ou les autres groupes armés qui écument l’Est du Congo. Mais en l’absence des ténors de l’opposition cités plus haut et des discussions sur les résultats électoraux , cette objectif risque de ne pas être atteint et faire passer ces concertations pour une réunion de la majorité présidentielle à laquelle se serait ajouté des politiciens de l’opposition en mal de notoriété ou d’argent.

L’annonce maladroite mais pas innocente quelques semaines plus tôt par Kengo Wa Dondo, l’un des co-présidents de ce forum, d’un gouvernement d’union nationale issue de ces assises n’a pas eu l’effet escompté par son auteur, d’un côté comme de l’autre. Elle a par contre révélé les attentes d’une partie de la classe politique confirmant ce que tout le monde redoutait, la course au pouvoir en lieu et place de véritable solutions aux problèmes qui minent le pays.

Quel qu’en soit l’issue, la majorité ne perdra pas son pouvoir même s’il se trouve de plus en plus contesté ou éparpillé. Par contre, l’opposition partie divisée risque d’en sortir un peu plus déchirée qu’avant. Une position désavantageuse face aux échéances politiques à venir: provinciales, communales, sénatoriales et leurs implications sur les présidentielles de 2016. Un point que Kabila pourra mettre à son actif. Pour ce qui est de la cohésion nationale attendue et souhaitée, il faudra attendre…

Prévues une première fois pour mi-août, puis annoncées pour le 4/09 , les Concertations Nationales attendront finalement la fin du prochain sommet de la CIRGL du 5/09 à Kampala pour débuter ses travaux.

©WakatiYetu

UDPS: Union pour la Démocratie et le Progrès Social

MLC: Mouvement de Libération du Congo

UNC: Union pour la Nation Congolaise

UDEMO: Union des Démocrates Mobutistes

MPCR: Mouvement du Peuple Congolais pour la République

FAC: Forces Acquises au Changement

CIRGL: Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs

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